On s'est croisés au Mac
Donald
Celui de la rue Sainte-Catherine
C'était par une nuit cristalline
Avant qu'ma tête ne parte en rade.
T'avais des lunettes qui s'font plus
- Noires et cerclées, ça faisait mal! -
Les mêmes qu'à Tout Le Monde En Parle
Ce soir-là ou t'avais trop bu.
J'avais oublié ton prénom
Je t'ai appelé 'Brandon 3000'
Pis comme j'ai
pas tapé dans l'mille
Ça t'a fait rire comme un vieux con.
On m'avait dit des choses terribles
Comme on n'en voit qu'au cinéma!
Qu'ici les gens ne t'aimaient pas,
Que t'écouter, c'était pénible!
Même qu'tu faisais partie d'la mafia
- Je savais qu'tu t'appelais Di Salvio -
Qu'il n'y avait que tes clips vidéo
Et ton look qui étaient sympas.
"Je t'écoutais quand j'étais p'tite",
C'est c'que j't'ai dit autour d'une bière
Soudain tu t'es senti centenaire
Pendant qu'j'me noyais dans mes frites.
"Ça m'avait fait rire à l'époque
Cette pochette de disque tellement vue
Ou un lapin rose flairait l'cul
D'une biche rose un peu baroque."
C'était franchement bien imbécile
C'était même pas très très malin
Mais si jamais tu le veux bien,
Tu peux m'appeler 'Van Van 3000'.
Montréal, épisode VI : "Poème à James di Salvio" posté le jeudi 03 juillet 2008 00:24
Montréal, épisode V : "Quart de siècle" posté le vendredi 20 juin 2008 23:01
À vingt-cinq ans, dès qu'il fait chaud, tu as les jambes qui gonflent et les bonbons qui collent au papier. Tu cherches un exutoire dans la médecine douce et finis par te soigner aux plantes comme une vieille baba cool.
À vingt-cinq ans, tu voudrais revenir au temps ou tu savais te contenter d'une boîte de Pépito et de quelques verres de Banga - on n'y résiste pas - le jour de ton anniversaire. Parce qu'en ce temps-là, tout était franchement moins complexe.
À vingt-cinq ans, tu jettes la crème anti-rides pour les yeux que tu avais achetée peu aprés ton vingtième anniversaire par la fenêtre et tu cours emprunter celle de ta mère, qui vient d'avoir soixante ans, en jurant d'aller te faire lifter à la première occasion.
À vingt-cinq ans, le syndrome d'Alzheimer te frappe lorsqu'il s'agit de raconter une blague. Tu te rends alors compte que tu n'en connais plus que deux : celles des moules et du pull over, et l'autre là, avec le string en peau de parapharmacienne.
À vingt-cinq ans, tu te souviens encore de cette fête ou une de tes meilleures amies t'avait offert le petit livre de Madame Stressée qui te dépeignait si bien, et une petite couronne de fée en plastique argenté qui t'allait parfaitement. Ce jour-là, tu ressemblais à une reine de promo. Sûrement les plus jolis cadeaux que tu aies reçu.
À vingt-cinq ans, tu repenses à la liste de choses "À faire avant vingt-cinq ans" que tu avais griffonnée sur une table de restaurant il y a une dizaine d'années, et tu te rends compte que tu n'en as même pas fait la moitié.
À vingt-cinq ans, tu réalises que tu as déjà vécu le tiers de ta vie - si tant est que tu acceptes de finir ta vie brisée, incontinente et grabataire à soixante-quinze ans.
À vingt-cinq ans, tu n'as plus d'excuses. Finis les Happy Meals.
Bon anniversaire - je suis saoûle et gracieuse.
Montréal, épisode IV : "The Montréal Chainsaw Massacre" ou "Comment je suis passée du 1648 au 155". posté le mercredi 04 juin 2008 17:01
Ça faisait
déjà une bonne dizaine de jours qu'il
m'énervait, le petit. Bizarrement, je trouvais que son
comportement avait changé. Un peu plus de caramel dans le
nez. Un peu moins de respect. Et un regard divin sur chacune de mes
activités journaliéres. Tu ne sors pas.
Arrête de regarder autant de films. C'est pas bon. La vraie
vie, c'est pas ça. C'est dehors que ça se
passe.
La vache, il me l'apprendrait presque, la
vie!
Hey man, je lui dis, j'en fais des films. C'est
ÇA ma vie. Alors lâche-moi la grappe, oui ?
Je le reprends deux jours plus tard
à vouloir foutre dehors Joel, mon colloc gay. Le seul qui
s'occupe de moi comme un grand frère. Sombre affaire : il
l'accuse d'un vol assez douteux, lors d'une soirée ou un
demi-bataillon de drôles étaient passés chez
nous, portes ouvertes, devant, en bas, derrière. Je m'en
souviens. Tu les connais ?, je lui demande. Non, mais
c'est correct. Si tu le dis...
À la fin de la nuit, il s'était soudainement rendu
compte qu'il lui manquait vingt-cinq dollars. Ben là!
T'es sûr que t'en avais autant en revenant ?, lui
dis-je. Sûr-et-cer-tain!
Tu parles. Ce soir-là, il avait bu et ne se souvenait plus trés bien. Comme la fois ou on l'avait retrouvé avachi sur la moquette du salon à six heures du matin, baignant dans son vomi et la face pleine de coups. Comment tu t'es fait ça ???, on lui a demandé. QUI t'a frappé ??? Parce qu'en ce temps-là, on se souciait encore mutuellement de ce qui nous arrivait. Mais il ne s'en rappelait pas. Crédibilité zéro.
Il m'annonce la nouvelle alors que
nous prenons une marche. Une demi-heure avant, je l'avais vu tendre
une bière à Joel avec un grand sourire. Pour
enterrer la hache de guerre, qu'il disait. Je lui demande s'il
a réglé le problème.
Il n'y a plus de problème avec Joel. Et il
enchaîne : je lui ai demandé de partir. Il
remarque ma difficulté à digérer la nouvelle.
As-tu quéque chose à me dire ?
- Non. Il faudrait encore que tu ouvres les oreilles.
Soucieuse de résoudre l'équation Joel =
Problème, je m'enfermais dans ma chambre pour
réfléchir.
Comme les gens inoccupés
cherchent décidément la merde, il a remis le sujet
sur le tapis quelques jours plus tard. Je rentrais du boulot.
Vendredi soir. Dix-neuf heures. Fatigue. Je ne demandais
rien.
Il arrive. T'es-tu en crisse aprés moi ?
Ma réponse est brève. Non, c'est juste que j'aime
pas ça, les homophobes.
Aujourd'hui encore, je ne
sais absolument pas comment j'ai pu prononcer cette phrase tout
haut.
Il trépigne. Il hurle. Je le regarde faire et recule de
trois pas, en tremblant pour les meubles de la cuisine. Mais je
m'en gausse.
Cette histoire de vol, c'est un prétexte et tu le sais
autant que moi. Tout ce que tu voulais, c'était que Joel
foute le camp d'ici.
Con comme il est, je m'attendais
à ce qu'il me lâche un savoureux "Je suis pas
homophobe, c'est juste que j'aime pas les gays".
Ç'aurait été tellement bon. Même
pas.
Depuis deux semaines pourtant, on l'avait vu fuir alors qu'on
regardait Brokeback Mountain pour la douziéme fois.
Ne pas relever lorsqu'on l'a invité à voir
Priscilla, Queen of the Desert. Et trouver encore une
autre excuse pour louper C.R.A.Z.Y.. Et cette
réflexion douteuse devant un couple gay héros d'un
téléroman. Franchement, des gays, on
voit que ça ici!
Depuis lors,
la maison se trouvait séparée en deux
tranchées distinctes : les pro-Joel et les anti-Joel. J'ai
connu la guéguerre du salon, à savoir : le premier
arrivé le monopolisait et invitait le pro ou l'anti de son
camp à l'occuper. Les jours devenaient durs. Nous autres,
les pros, tenions des conférences dans la chambrette de Joel
en nous figurant comment résister jusqu'au 1er Juillet.
Une catastrophe en amenant une
autre, j'ai trouvé un échappatoire assez douloureux
deux jours plus tard. Il était quatre heures du matin et
j'étais en train de compter les petits moutons
imprimés sur ma nuisette lorsque le petit s'est amené
dans ma chambre, saoûl comme une botte. Au début,
je prends ça comme une provocation suite à la
situation des derniers jours. Mais il n'a visiblement pas
l'air dans son état normal et, stupéfaite, je le
regarde faire. Il pousse la porte aux clous dégarnis et
s'avance vers mon fauteuil.
Avant d'en dire plus, je tiens à vous parler de ce fauteuil.
Ce fauteuil, c'était MON fauteuil, la seule chose
qui me tenait à coeur à Montréal.
Installée confortablement dedans, je pouvais lire et
écrire des heures durant. Bref mon fauteuil, fallait pas y
toucher.
Je vois alors le petit s'avancer vers mon fauteuil, sans même
remarquer ma présence, baisser son pantalon et empoigner -
oui, j'exagére sans doute - son engin, prêt à
pisser sur mon fauteuil comme s'il était dans les chiottes
d'une backroom. Sur MON fauteuil!
Je sursaute et m'imagine un bref instant héroïne de
western. J'ai des santiags qui feraient baver Dick Rivers et une
ceinture faite en douilles de gun alignées. Mon regard
d'acier le plombe sous le bord de mon chapeau, et tandis que
j'abaisse la détente de mon Smith & Wesson, je prononce
d'une voix grave : "Tu peux pisser ou tu veux, tête de
fion, mais ôte ton wiche de MON
fauteuil..."
Je secoue le bonhomme par les
épaules avant qu'il ne parvienne à mener son
entreprise à son terme et le fous dehors. Machinalement, il
se retourne et me met la main aux fesses. Plaisant. Trés
plaisant. Je l'imagine dans quelques années, vieux, gros,
alcoolique, chauve, libidineux et dégueulasse. Je parviens
à le flanquer dehors non sans peine. Il finit, sans
surprise, par s'endormir sur la moquette du salon.
Une crise de nerfs, un déménagement et vingt-quatre
heures plus tard, je fuyais cette maison de fous à bord d'un
taxi, le coffre plein de valises, avec la sensation de soulagement
que doivent avoir ces femmes qui disparaissent parfois un beau
jour, sans laisser d'adresse. Et en riant, je l'imagine seul, le
petit, à devoir payer deux parts de plus de loyer. There
goes my gun.
Adieu 1648; bienvenue 155...
Découverte : "Projet de révolution à Maubeuge" de Rémy Ratynska posté le lundi 02 juin 2008 20:44
Montréal, épisode III : "J'ai un nouvel ami..." posté le mercredi 28 mai 2008 18:08
J’ai un nouvel ami.
- Réel ou imaginaire ?
Imaginaire. Il s’appelle Franck.
Franck est un grand brun assez séduisant approchant la
trentaine, avec une bedaine approchant elle aussi la trentaine, et
d’énormes yeux bleus bien globuleux.
Franck, ou Fwènk comme il aime qu’on
l’appelle, est étudiant en Sciences Sociales et ami de
Peter, mon brave colocataire bordelais. Il nous avait
invités à une petite sauterie dans son condo tout
neuf. Je n’avais rien de précis à faire ce
samedi-là et j’y voyais l’occasion
rêvée de nouer des contacts montréalais.
J’ai donc accepté l’invitation sans
broncher.
Premier choc de la soirée : les amis de Peter, sensés
nous rejoindre au 1648, nous font faux bond à la
dernière minute pour des raisons franchement douteuses.
Peut-être avaient-ils flairé l’arnaque; cela
reste à prouver, mais non moins vraisemblable…
Deuxième choc une heure plus tard, lorsque nous nous rendons
compte que le condo de Franck se trouve à
Perpète-Les-Oies, ou du moins juste à
côté. Pour y accéder, il faut prendre un bus,
trois correspondances de métro et continuer le reste en
taxi. Hard.
J’arrive donc un peu en retard.
Minuit et quart pour vingt-et-une heures, c’est correct,
pourtant. En règle générale, j’arrive
toujours un peu en retard. C’est un genre que je me donne. Je
me dis qu’on va m’attendre, se languir, se demander
où j’ai bien pu passer, où je peux être,
"encore". Tu parles. Ils sont déjà what
mille et quand je rentre, ça ne leur fait ni chaud ni froid.
Je dirais qu’ils m’ont presque oubliée.
« Ah c’est vrai, Franck avait invité Truc
qui devait amener ses colocs, moui », entre deux verres,
rien de plus.
Après m’avoir gentiment demandé de
déchausser mes bottes afin de ne pas rayer le parquet neuf,
on me propose un coup à boire. J’accepte. Après
deux années de bibine molle – vin, porto, vermouth
– j’avais décidé de repasser brillamment
à l’alcool dur. Vodka, téquila, gin, liqueurs
diverses. Mélangées ? C’est toi qui vois, je ne
veux pas te forcer mais c’est encore mieux. Il y a du tonic
sur la table de la cuisine, et le gin n’est pas loin. Je
repère dans la porte du frigidaire entrouverte une petite
bouteille de jus de citron frais. Je me dis que je ne m’en
boirais qu’un, voilà, un tout petit gin tonic pour
fêter ça, avec deux glaçons. Je le siffle
d’un coup, seule au beau milieu de la foule. Je m’en
ressers un autre… Hop là !
Ca y est, je suis chaude. Et j’en ai bien besoin. On arrive
de tous côtés et je suis comme invisible. Je sens que
dans les secondes qui viennent, l’un d’entre eux va me
passer au travers. Je me dis que j’aurais peut-être
dû porter quelque chose de rouge pétant mais
là, ce que je dois porter, c’est plutôt un
T-shirt sympathique qui dit Beware, I’m French. Les rares
personnes qui osent m’aborder me serrent la main de
façon froide. Alors que j’ai envie de papouiller tout
le monde à la bonne franquette, limite de leur
pourlécher les joues afin de me montrer amicale, je me rends
compte assez violemment que le papouillage à Montréal
est diablement proscrit. Ici on serre la main, et c’est tout.
Même aux filles. Au début, ça me fait rire. Je
me plais à les imiter. Dans ma petite robe à fleurs,
je leur tends une main masculine et vigoureuse, sous
testostérone dirais-je, et les salue comme un vrai thug. Je
ris, mais je ris seule. Je me rebois trois gorgées et vide
mon verre.
Maintenant, j’ai soif, vraiment. Le mini-bar de la cuisine
ressemble à une véritable piste de bowling, les
bouteilles d’alcool fort à des quilles. Je me sers un
grand verre du plus opaque des mélanges en oubliant les
glaçons. C’est une technique : plus le mélange
est opaque, plus le foie reste clair. Je devrais la faire
homologuer.
Quasi d’un coup, je m’enfile le verre. Je m’en
verse un autre. Un autre pour le chemin qui me mènera
jusqu’à la table tranquille, à la place
rêvée – la mienne ! – à
côté de Peter qui me fait déjà de grands
signes de la main et qui a l’air de s’emmerder
sévère. Je me fais gauler en beauté par Franck
qui tient absolument à me présenter quelqu’un.
Le mec en question est chauve, avec un mono-sourcil, et me demande
de deviner son âge. C’est apparemment le jeu tendance
de la soirée, puisqu’il a posé la même
question à tous les autres invités. Je dis
vingt-cinq, histoire de ne pas me faire fouetter, alors que
j’en pense dix de plus. Comme tu es gentille qu’il me
dit, ah, vous êtes toujours fines, vous les
Françaises. En réalité, il en a deux de plus.
Ah ah. Je me dis que le fait de connaître l’âge
que je lui donne l’aidera à voguer vers d’autres
auspices, mais il reste là. Devant moi. Et pendant
qu’il parle, je sirote dans tous les sens. Ses paroles, mais
aussi mon verre. Un verre qui se vide déjà. Verre
vide, je te plains; verre plein, je te vide !
Ne serait-il pas temps de m’enquiller un broc d’eau, me
dis-je subitement avec la conscience qui frise, un bon broc
d’eau ou deux pour faire passer la gnôle. Que nenni, et
voilà que j’entame un twist endiablé avec un
Peter complètement déchaîné qui me fait
glisser sur le parquet comme un 36 dans une charentaise. Le monde
s’arrête et les invités nous regardent, bouche
bée. Peter hésite. Je lui dis de s’en foutre.
Déjà qu’ici, ça ne se papouille pas,
alors tu crois franchement qu’ils vont se mettre à
danser ? Continue !, lui dis-je.
Franck m’appelle de la terrasse. Je rejoins notre hôte
tout de même bien sympathique dans le but de lui demander des
nouvelles. Ca peut prendre quelques heures, selon qu’il en a
à raconter ou pas. En discutant, je m’en rebois un,
pour la route. En l’écoutant et en hochant la
tête, du moins. Si les nouvelles sont mauvaises, il faut bien
se consoler ; si elles sont bonnes, il faut bien fêter
ça.
Dans un moment de curiosité qui s’apparenterait plus
à de la charité chrétienne qu’autre
chose, je décide de demander à Franck ce qu’il
étudie exactement. Cette question me sera fatale. Comme dans
un épisode de Ken le Survivant, je ne le sais pas, mais je
suis déjà morte.
- Je travaille sur un mémoire en Sciences
Sociales.
- Ah oui, un mémoire ?, fais-je comme revigorée
en me disant que, comme j’en ai déjà
rédigé trois, on va enfin pouvoir discuter. Sur quoi
?
- Sur l’identité nationale
québécoise.
Je me descends trois ou quatre
gorgées de plus.
En France, la simple idée de la création d’un
ministère de l’identité nationale avait
retourné l’estomac de la majorité du peuple.
Ici, il est paraît-il très courant que les jeunes
étudiants fassent leur mémoire sur le sujet.
Alors que j’étais en train de prier tous les bons
dieux de la terre et d’ailleurs pour qu’il ne me
demande pas mon avis sur la question, il se tourna vers moi.
- Et toi, qu’est-ce t’en penses-tu ?
- Je ne suis pas certaine que tu veuilles savoir.
- Allez !
- Franchement ? Je pense que je ne me suis jamais autant
ennuyée de toute ma vie. C'est pas encore à cause de
la neige, non; ça, on pourrait toujours s'y faire avec un
grog de vin chaud et une coupe de gens sympas. C'est les gens,
là. Tu sais, en France, ça fait des
générations qu'on nous bassine avec l'infinie
sympathie du peuple québécois. C'est devenu un mythe,
une légende urbaine. Pis tu les vois tous à la
télé t'sais, les Garou, Roch Voisine et compagnie,
ils ont tous cette petite flamme dans les yeux quand ils
débitent leurs conneries, si bien que t'as vraiment
hâte d'y être.
Garce, je demande au chauve
qui passait par là d'aller fissa me remplir mon verre.
- Moi aussi, j'aurais voulu que ça se passe bien ici.
Mais j'ai juste l'impression que personne ne fait quoi que ce soit
pour que tu te sentes réellement chez toi. Et c'est
peut-être ça le truc; c'est que tu n'y es pas, et que
tu n'y seras jamais. J'ai entendu des réflexions
ultra-racistes de la part de jeunes plus jeunes que moi. Et ils te
sortaient ça de manière totalement naturelle, comme
s'ils saluaient quelqu'un dans la rue.
Le chauve revient avec mon verre. Bonheur.
- Toi qui étudies la question, Franck, tu vas
sûrement pouvoir m'aider à comprendre : comment
peut-on être accueillant quand on a la sainte manie de
toujours pointer du doigt la différence de l'autre? Quand
t'es français, on t'aime pas parce que tu es
français. J'ose même pas leur parler; j'ai
l'impression que quoi que je dise, je vais toujours passer pour une
donneuse de leçons finie. Alors, j'abandonne.
N'en
revenant toujours pas de ce que je suis en train de lui balancer,
je descends mon verre cul-sec.
- Pis ils n'aiment pas non plus les anglophones, parce qu'ils
sont canadiens et pas québécois. Les gens de couleurs
parce qu'ils en ont une.
Et encore, conclus-je, je peux m'estimer chanceuse
d'être blonde aux yeux bleus. Imagine, si j'étais
juive, noire et borgne à la fois. Chiottes! Non vraiment,
vous êtes sacrément dans la merde.
Franck se
gratte l'oreille, perplexe.
- Tu sais, j'habite à la frontière belge. Je t'ai
déjà dit que la Belgique était un grand pays?
Parce que c'est un grand pays. Avec de gros problèmes
aussi.
- J'en ai entendu parler...
- Eh ben comparé à vous, misère, c'est
Bonne Nuit Les Petits. En fait, j'ai l'impression que vous ne
savez tellement pas qui vous êtes que vous pointez les
différences des autres pour mieux vous définir par
défaut. C'est con, hein? Pis l'indépendance, si
jamais vous l'obtenez, vous savez ce que vous allez en faire, au
moins?
- Tu viens de résumer cinquante ans de politique
québécoise.
Il est une heure et demie du
matin quand l'appartement se vide. C'est tôt. Beaucoup trop
tôt.
- Oh non, regarde Peter, me dit Franck, en
étouffant un rire sardonique.
Peter est en train de travailler ses biceps sur la barre de
musculation qui pendouille à la porte d'une chambre. Il
retombe en salto arrière, comme pour amuser la galerie.
Ça ne manque pas : il court aux toilettes.
L'occasion est trop belle. Je m'emporte.
- Je savais que je n'aurais pas dû le laisser boire
autant. Non vraiment, si je ne le ramène pas illico chez
nous pour le border, il ne retrouvera jamais le chemin du 1648,
crois-moi...
Je lance à Peter un regard insistant, et lui ordonne d'aller
chercher nos manteaux.
Dans les escaliers, Peter et moi remercions Franck, que je parviens
enfin à papouiller goulûment sur la joue gauche.
Un taxi et trente-cinq pièces plus tard, nous étions
de retour.
Ma tête a tourné jusqu’au lendemain. Lendemain
après-midi. Lendemain soir. Surlendemain. Lundi matin, neuf
heures, boulot, toujours mal aux cheveux. Je regrette de
m’être pochtronnée de la sorte en me jurant de
ne plus jamais. Plus jamais ça. Jusqu’à la
prochaine. O Dieu ce que ma tête tourne. Et quand
j’entends le mot identité nationale, sobre ou pas,
elle tourne encore.





